J'ai expérimenté cette année les plans de travail. C'est un des outils utilisés en pédagogie Freinet.

Le principe général est de remplacer les cours magistraux par des séances dans lesquelles les élèves avancent à leur rythme, de manière autonome.

Téléchargements

Voici les fichiers détaillés dans l'article.

Contexte

Cette expérimentation s'est déroulée au lycée public Ella Fitzgerald (en Isère), dans une classe de seconde générale.

J'ai annoncé à mes élève (puis aux parents quelques jours plus tard) en tout début d'année que nous allions faire un chapitre en plan de travail, « et après on verra ». Cela s'est bien passé (les élèves ont apprécié, moi aussi), donc nous avons recommencé à travailler ainsi la quasi-totalité de la seconde période (six semaines entre les vacances de la Toussaint et celles de fin d'année).

Nous avons terminé l'année (après les vacances de Noël) avec des cours « classiques » (magistraux). J'ai arrêté les plans de travail parce que j'y passais mes soirs et mes week-ends (mais je compte poursuivre, en utilisant davantage l'existant, et en répartissant le travail sur plusieurs années).

Organisation

Note : Je mélange dans cette description la première tentative (premier chapitre en début d'année), la seconde (une période entre Toussaint et Noël), et quelques améliorations envisagées.

Séquence

Lors du premier chapitre (imposé), les élèves étaient confrontés à deux nouveautés : le travail (les math) et l'organisation du travail. C'est pourquoi j'ai choisi de débuter par un chapitre plutôt simple.

Lorsque j'ai fait une période quasi-complète en plan de travail, j'ai commencé par présenter (très succinctement) les trois chapitres à traiter à mes élèves, et ils ont complété et rendu une fiche sur laquelle ils ont choisi l'ordre dans lequel traiter ces trois chapitres (le nombre de semaines consacrées à chaque chapitre étant lui imposé). J'ai gardé une trace de ces choix sur cette fiche.

J'ai annoncé dés cette première séance les dates des deux contrôles (une heure chacun) en leur précisant qu'ils seraient évalués sur les chapitres vus selon l'ordre prévu (et non pas selon l'ordre réalisé).

Séances en classe entière

À chaque séance, les élèves travaillent de manière autonome : ils choisissent ce qu'ils travaillent, dans quel ordre, et à quelle vitesse. Je dispose tous les documents nécessaires sur mon bureau, et ils viennent se servir lorsqu'ils en ont besoin (sans me demander l'autorisation de se lever).

Lorsqu'ils commencent un chapitre, ils viennent chercher la fiche de travail individuel :

  • Chaque chapitre est découpé en plusieurs parties, qui commencent chacune par un cours, contiennent plusieurs séries d'exercices, et finissent par un évaluation bilan.
  • Cours : Ils viennent prendre sur mon bureau un polycopié du cours, qu'ils collent dans leur cahier, et le lisent1.
  • Exercices : Certains exercices sont dans le manuel, d'autres sur photocopies (ils viennent se servir sur mon bureau). Des corrigés sont disponibles. Ils se corrigent seuls, et s'auto-évaluent : l'exercice est-il maîtrisé (l'élève est capable de le refaire seul), compris (l'élève a compris l'exercice, mais est incapable de le refaire seul), ou non compris ?
  • L'élève fait les exercices obligatoires, et si nécessaire (si les exercices ne sont pas suffisamment compris), il fait aussi les exercices optionnels.
  • Évaluation bilan : C'est un petit devoir qu'ils font « en condition contrôle » (seuls, sans le cours, sans aide), et que je corrige (ils n'ont pas le corrigé). Ils le font quand ils sont prêts, et peuvent le refaire s'ils le jugent nécessaire (cela n'est jamais arrivé). Dans la pratique, quasiment tous les élèves ont travaillé « par table » (en faisant la même chose que le voisin, au même rythme), y compris pour ces évaluations bilan.

Durant ces séances, je circule dans la classe pour répondre aux questions. Si les élèves ont une question alors que je ne suis pas disponible, ils s'inscrivent sur le tableau (à la suite des autres élèves déjà inscrits), et je passe les voir dés que je suis disponible.

Je ramasse régulièrement les fiches de travail individuel pour suivre la progression des élèves (toutes les fiches les deux premières séances, puis en espaçant davantage par la suite). Je garde une trace de ce suivi sur cette fiche.

Devoirs à la maison

Les élèves ne travaillent pas au même rythme : je ne peux pas leur donner le même travail à faire à la maison. La consigne est donc : entre deux séances, les élèves doivent faire deux exercices de leur plan de travail (c'est difficilement contrôlable).

Séances en demi-groupes

Les séances en demi-groupes sont faites de manière « classique », en cours magistral. C'est l'occasion d'aller en salle informatique (j'y reviens plus loin), des activités assez guidées (pour laquelle nous avançons ensemble avec les élèves), du travail sur la résolution de problèmes, etc.

Devoirs

Les devoirs ne changent pas par rapport à un cours classique, à ceci près que tous les élèves n'ont pas le même sujet, selon l'ordre dans lequel ils ont traité les chapitres.

Travail du professeur

Cette méthode de travail demande beaucoup de travail de préparation (puisque tous mes cours doivent être près dés la première séance), mais le travail par la suite est plus léger. Entre deux séances, je n'ai plus de cours à préparer, mais j'ai toujours quelques évaluations-bilans à corriger, des fiches de travail individuel à vérifier.

Je suis très sollicité pendant les séances (je ne vois pas le temps passé), ce qui peut être problématique (voir la partie bilan).

Objections

Mes élèves sont incapables de faire cela : ils ne sont pas assez autonomes !

J'ai deux réponses à cette objection, dont chacune est suffisante seule.

Premièrement, ces méthodes de travail sont utilisées en école primaire, voire dés la grande section de maternelle, par les enseignant·e·s en pédagogie Freinet. Si des élèves de six ans ont l'autonomie nécessaire, nos élèves de quinze ans l'ont aussi.

Ensuite, l'autonomie s'apprend. Si, lors du premier cours d'anglais, la professeure abandonne en remarquant que ses élèves ne parlent pas anglais, jamais ils n'apprendrons cette langue. C'est la même chose avec l'autonomie : les élèves ne sont pas autonomes, mais il faut les accompagner pour qu'ils apprennent à l'être.

Si les élèves ne vont pas assez vite, ils risquent de ne pas finir le programme !

Oui.

Voici la blague qui tourne dans la salle des prof à chaque fin d'année scolaire :

— Tu vas réussir à finir le programme ?
— Moi, oui. Les élèves, je ne suis pas sûr.

Quand je fais mes cours magistraux, j'avance pour tenir le programme, sans être certain que les élèves suivent (voire, en étant certain que certains élèves ne suivent pas). Le pari qui est fait avec le plan de travail pour les élèves faibles est que, plutôt que de ne rien comprendre du chapitre parce que le professeur va trop vite, ils vont à leur rythme, donc prennent le temps de comprendre le début de chapitre, même s'ils n'abordent même pas la fin. Ils n'ont pas vu tout le chapitre, mais ils en ont compris davantage.

Bilan

Résultats

Je ne peux pas comparer les résultats de cette classe avec celles des années précédentes : les sujets de devoir étaient trop différent pour cela. Je peux faire deux comparaisons au doigt mouillé.

Il n'y a eu ni miracle ni catastrophe : les élèves n'ont pas tous tout compris ; les élèves n'ont pas tous rien compris.

Lors du devoir commun qui a eu lieu plus tard dans l'année (et qui ne portait pas seulement sur les chapitres travaillés en plan de travail), mes élèves ont eu des résultats similaires aux autres classes.

Questionnaire

À la fin des deux phases (un seul chapitre en plan de travail d'abord, puis trois chapitres en six semaines ensuite), j'ai demandé à mes élèves de remplir un questionnaire (questionnaire 1 ; questionnaire 2 ; bilan).

Voici quelques données que je retiens de ces réponses.

Lors du premier bilan, 83% des répondants ont souhaité continuer les plans de travail (ils n'étaient plus que 40% lors du second bilan, mais beaucoup d'élèves n'ont pas répondu : je me demande si la question n'était pas assez visible).

Les élèves ont plutôt aimé pouvoir choisir l'ordre des chapitres (53%), même si 44% trouvent que ça ne change rien.

Les élèves admettent avoir plutôt moins travaillé et plus bavardé avec le plan de travail (même si certains pensent avoir autant (24 %) ou mieux (18 %) travaillé, ou autant (39 %) ou moins (10 %) discuté).

Trop d'élèves (9) n'arrivent pas savoir si leurs réponses aux exercices sont correctes en regardant la correction, et autant (9) considèrent que je n'étais pas assez disponible pour les aider.

Alors que ce n'était jamais vérifié, seuls 12 % des élèves reconnaissent n'avoir jamais fait leur travail à la maison (deux exercices d'une séance sur l'autre) ; 41 % le faisaient à chaque fois ou presque.

Dans les commentaires libres, personne ne s'est plaint du bruit.

Positif

La classe est plus bruyante (une ruche qui travaille est bruyante ; une ruche silencieuse est une ruche morte), mais j'ai moins de problème d'élèves qui perturbent le cours. Durant les semaines de plan de travail, je n'ai vu aucune sarbacane, aucune boulette de papiers : elles sont arrivées après, en cours magistral.

Les élèves jouent le jeu et se mettent au travail (et pas seulement les bons élèves). Quelques élèves refusent de jouer le jeu, et ne fournissent quasiment aucun travail, mais ils ne font pas plus d'effort en cours magistral.

Négatif

Avec cette méthode, les élèves travaillent beaucoup l'automatisation, mais peu les problèmes complexes (qui nécessitent d'être guidés par le professeur). C'est en partie résolu en travaillant ces problèmes complexes en demi-groupes.

Je passe la majorité des séances à répondre aux questions des bons élèves : les élèves en difficulté posent moins de questions, si bien que je suis accaparé par les élèves qui osent se manifester, et je n'ai plus de temps à consacrer aux autres. Je ne vois pas vraiment comment résoudre ce problème pendant la séance, mais étudier les fiches de travail individuel entre deux séances pour identifier les élèves qui n'avanceent pas assez vite doit aider à résoudre ce problème.

Le caractère individuel des évaluations-bilans n'était pas respecté : les élèves travaillaient en binôme (ou trinômes sur les tables de trois élèves). Une manière de corriger cela serait d'institutionnaliser un temps d'évaluation-bilan : par exemple, la première demi-heure du mardi matin est consacrée à cela, et le travail se fait seul, en silence total, sans se lever.

Je demandais aux élèves de refaire certaines parties non comprises des évaluations-bilans. Aucun élève n'a respecté cela (mais je n'ai pas insisté : je découvre aussi cette méthode de travail ; chaque chose en son temps).

Pour aller plus loin

Voici quelques idées que j'ai eues, mais que je n'ai pas mises en place.

  • Exposés : Il doit être possible d'inclure un exposé dans le plan de travail. Les élèves, en binôme, choisissent un moment dans la séquence où ils vont le préparer, sur un thème de leur choix ou dans une liste fournie par le professeur (un·e mathématicien·ne, un concept, une révolution épistémologique, un problème, etc.). Un jour dans la semaine est consacré à la présentation des exposés (un binôme par semaine, sur toute l'année).
  • Séance informatique étalée : Il est peut-être possible d'autoriser un binôme à travailler sur le poste informatique du professeur, pour étaler sur six semaines un TP informatique qui serait autrement fait sur deux séances en demi-groupe. Je ne suis pas sûr que le jeu en vaille la chandelle.
  • Perte d'autonomie comme sanction : Je ne l'ai pas assez fait, mais il faut passer des contrats avec les élèves qui n'avancent pas assez vite. S'ils traînent (plutôt que s'ils ont des difficultés), ils perdent leur liberté d'organisation, et c'est le professeur qui décide quels exercices ils font à quelle séance. Ils peuvent évidemment la regagner plus tard.
  • Entr'aide : À part leur voisin de table, seul le professeur peut répondre aux questions. Il serait très intéressant d'organiser l'entr'aide. Le tétraaide est une piste.
  • Séance informatique en classe entière : J'ai envisagé (mais pas testé) de faire une séance informatique en classe entière : la moitié de la classe suit le TP sur ordinateur (qui sont disposés dans mon lycée contre les murs de la salle), pendant que l'autre moitié fait une séance classique en plan de travail (sur les tables disposées au milieu de la salle).
  • Utiliser davantage l'existant : Il faut que j'utilise davantage le manuel ! J'ai créé trop d'exercices moi-même, j'ai rédigé trop de corrigés ; j'ai rédigé trop de cours avec exemples détaillés. Il faut que je renvoie au manuel autant que possible (pour m'économiser, et me libérer quelques soirs et week-ends).
  • Organisation des fiches : Les élèves avaient du mal à retrouver les fiches sur mon bureau. Si chaque chapitre était dans un classeur séparé, les fiches n'étaient pas clairement identifiées (il fallait lire le contenu pour comprendre leur rôle). Chaque fiche devrait avoir la même en-tête avec un « cartouche » permettant de voir en un coup d'œil le chapitre et s'il s'agit du cours (quelle partie ?), des exercices (lesquels ?) ou des corrigés.
  • Remédiation : Outre l'entr'aide évoquée plus haut, il doit être possible de laisser la majorité de la classe travailler en complète autonomie, et de prendre un petit groupe d'élèves en difficulté pour faire de la remédiation pendant les heures de cours. Cela demande de l'organisation (identifier quels élèves ont quels besoins à quel moment).

Conclusion

C'est la première fois que je sors autant de ma zone de confort en classe, et je suis satisfait. C'était une première tentative, donc beaucoup de choses sont à améliorer, mais c'est une voie qui me plaît : je fais le même travail, en laissant à mes élèves davantage de liberté et d'autonomie.


  1. Dans une première version, ils utilisaient leur manuel pour compléter les trous ; c'était une erreur : de nombreux élèves ont un cours incomplet, voire faux.